L’Être en Perpétuel Devenir, Partie 5: Les Quatre Piliers de l’Amour
« La rencontre de deux personnalités est comme le contact de deux substances chimiques: s’il se produit une réaction, toutes deux en sont transformées. » Carl Gustav Jung, Problèmes de l’Âme Moderne (1933)
Les relations nous enseignent la joie et le chagrin, le plaisir et la déception, la dépendance et la liberté, l’abandon de soi et le respect de soi, la tendresse, la résilience et la réparation. Elles nous mettent au contact du désordre et de la beauté. Elles révèlent nos forces et nos blessures. Elles mettent en lumière des facettes de notre personnalité que nous n’aurions pas pu percevoir seuls.
Bien qu’elles puissent nous confronter et être, parfois, inconfortables, elles offrent de précieuses occasions de nous rapprocher de qui nous sommes réellement. Peu à peu, cela renforce le lien à soi, ce qui permet, à son tour, de renforcer le lien à l’autre.
L’amour et les relations sont des territoires complexes, à dimensions multiples. Dans ce texte, je ne prétends pas les expliquer ni en proposer une lecture définitive. J’écris en tant que compagne de route, nourrie par mes expériences, mon parcours, les relations qui m’ont élevée, celles qui m’ont ramenée à plus d’humilité, ainsi que par les rencontres qui m’ont guidée, y compris celles avec des penseurs, des écrivains et des poètes qui ont su mettre des mots sur ce que j’avais du mal autrefois à nommer.
Je parle également à partir de ma pratique de la psychothérapie à orientation psychocorporelle, où j’observe, encore et encore, à quel point nos relations nous façonnent, combien la souffrance naît du manque de lien et de la solitude, et l’apaisement qui émerge lorsqu’une personne trouve en elle suffisamment d’ancrage pour se révéler avec authenticité en présence de l’autre.
Dans les articles précédents de cette série (disponible sur : livingourhumanity.com ), nous avons porté notre attention sur l’exploration de soi et le retour à soi : réapprendre à revenir à son souffle, à son corps, à son rythme, à son histoire, pour retrouver un appui intérieur, comprendre, mettre en perspective, incarner, réguler et traverser ses émotions.
Dans cet article, ainsi que dans le prochain, nous ramenons ce travail à nos vies quotidiennes, non seulement en lien avec nous-mêmes, mais aussi dans la relation à l’autre, là où résident à la fois le défi et la richesse. C’est là que nous mûrissons, que nous nous émancipons, que nous grandissons.
Ce que j’évoque ici s’applique facilement aux relations amoureuses, mais concerne tout autant d’autres liens significatifs, qu’ils soient familiaux, amicaux, professionnels ou inscrits dans un cadre plus collectif.
1. LIBERTÉ ET LIEN
Une croyance largement répandue, enracinée dans nos cultures, voudrait que nous ayons à choisir entre liberté et lien, comme s’il fallait inévitablement ; ou sacrifier l’autre ou se sacrifier soi-même. En cherchant à répondre à ces deux besoins fondamentaux, nous nous retrouvons souvent pris dans nos schémas, enfermés dans nos perceptions, nos dialogues intérieurs, ce qui peut donner lieu à un sentiment de solitude, d’isolement ou de coupure.
Selon les épreuves que nous avons eu à traverser au début de notre vie, nous avons tendance à revenir à des stratégies familières : le contrôle, la rigidité, se retenir et en vouloir à l’autre, la dépendance ou le retrait.
Lorsque nous commençons à reconnaître que la liberté et le lien véritable peuvent coexister, et qu’ils sont même indissociables, nous faisons alors un premier pas vers des relations plus épanouissantes.
2. QU’EST-CE QU’UNE RELATION ?
De la manière dont je le perçois, une relation implique trois instances : deux personnes, et ce qui naît de leur rencontre. C’est une forme de réaction chimique qui ouvre, en chacun, une nouvelle porte, initie une métamorphose et donne naissance à quelque chose qui n’aurait pas pu exister si ces deux êtres ne s’étaient jamais rencontrés. À l’image de deux étoiles qui se croisent, un nouveau centre émerge de leur rencontre. Avec le temps (souvent très long) et au fil de transformations continues, des galaxies et d’autres formes célestes prennent vie.
Mon invitation ici n’est pas de multiplier les rencontres en surface, mais d’approfondir celles qui comptent réellement. Il est tout aussi essentiel de reconnaître lorsque le lien devient nocif, lorsque la dynamique s’installe dans quelque chose de durablement destructeur, et de savoir, alors, s’en retirer.
J’évoquais dans le premier article de cette série « Qui suis-je ? », cette pulsion profondément humaine, cette manifestation de la force vitale en nous. Cette force, comme l’a si bien décrit Baruch Spinoza, ne cherche rien d’autre qu’à persister dans son être, à vivre, à s’épanouir et à se déployer. Rien d’étonnant, alors, à ce que, lorsque nous ne sommes pas freinés par nos peurs, nous soyons continuellement attirés vers l’autre, vers l’altérité, comme une manière d’élargir les limites de notre conscience et de permettre à notre élan vital, à notre potentiel créatif, de s’exprimer pleinement.
Mais toute expansion s’accompagne de mouvements de contraction, et c’est dans la manière dont nous rencontrons ces contractions, en relation, que le lien se renforce et nous transforme.
3. LES QUATRE PILIERS DE L’AMOUR
« L’amour est un engagement ; l’amour est une maturation. »
L’amour est ce qui rassemble et relie les êtres. Ce qui permet à une relation d’être nourrie et de croître, c’est ce que Erich Fromm décrit dans L’Art d’Aimer (1956) comme les quatre éléments fondamentaux de l’amour : la Connaissance, le Respect, la Responsabilité et le « Care » (prendre soin de, accorder son attention à).
Il est essentiel de comprendre que ces quatre piliers ne concernent pas uniquement la relation à l’autre, mais aussi la manière dont chacun se vit. La qualité et la profondeur de la rencontre avec l’autre reflètent celles de la rencontre avec soi.
A/ La Connaissance : Voir l’autre tel qu’il est réellement. Le ressentir. L’écouter. Le comprendre.
Comment rendre cela possible en relation ? Cela demande une présence réelle, ainsi qu’une curiosité sincère envers l’autre. Et il est difficile d’offrir cela, lorsque nous sommes pris dans nos défenses, occupés à nous fuir nous-mêmes, et que nous n’avons pas encore cultivé cette même qualité de présence et de curiosité envers nous-mêmes.
Si nous restons inconscients des manières dont nous nous protégeons, de ce qui nous fait réagir, de ce qui nous met en mouvement, nous rend triste, joyeux ou nous élève, alors il y a peu de chances que nous puissions véritablement voir ce qui se passe chez l’autre. Nous risquons de le percevoir à travers le prisme de nos défenses, plutôt qu’avec un cœur et un esprit ouverts, capables de réellement accueillir.
L’exploration de soi et la connaissance de soi nous permettent de reconnaître nos besoins, de sentir où nous nous situons, et, à partir de là, de rencontrer l’autre avec plus de clarté. Elles posent les bases du respect.
B/ Le Respect : reconnaître la dignité de l’autre. Le reconnaître dans sa valeur.
Je ne parle pas ici d’une admiration née d’un manque en soi ou d’une peur, mais d’un respect véritable, où chacun valorise l’autre comme un égal. Là encore, cela prend racine en soi et se cultive d’abord à cet endroit.
Cela implique d’avoir suffisamment de respect pour soi pour nommer ses limites, exprimer ses besoins, et s’ancrer dans ce qui est vrai pour soi. M’étant moi-même abandonnée plus d’une fois, j’en suis venue à voir cela comme un apprentissage continu. Cela demande de savoir qui l’on est, de reconnaître sa valeur et de s’y tenir.
J’ai fait des sacrifices, dans ma vie, dans ma relation la plus importante. Certains n’étaient ni erronés ni infondés. Mais ce qui faisait défaut, c’était ma capacité à leur reconnaître une valeur. À cette époque, cela m’était difficile tant que je ne pouvais pas leur attribuer une valeur matérielle. Je ne reconnaissais pas l’importance de ma contribution. La vérité, c’est que j’avais du mal à me valoriser moi-même. Et, sans surprise, je ne me sentais ni vue ni reconnue en retour.
Progressivement, de manière presque imperceptible, je me suis faite de plus en plus petite. Ma voix s’est faite de plus en plus faible. Je ne savais plus vraiment qui j’étais. Les années passaient, et je devenais spectatrice de ma propre vie, étrangère dans mon propre foyer. Cela m’a profondément atteinte. Je me sentais m’éteindre, et ma relation s’est éteinte elle aussi. Cœurs brisés.
Suite à cela, un autre chemin a été entamé: celui d’un retour vers moi-même, d’un apprentissage du respect de soi, d’une réconciliation.
Lorsque nous ne nous valorisons pas, il devient difficile que les autres le fassent à notre place. Et il devient tout aussi difficile de reconnaître pleinement la valeur de l’autre.
« Nous libérer des attentes des autres, nous rendre à nous-mêmes - là réside la grande, la singulière puissance du respect de soi. Sans lui, on finit par découvrir le dernier tour de vis : on s’enfuit pour se retrouver, et l’on ne trouve plus personne chez soi. »
Pour certaines personnes, un manque de respect de soi peut se traduire par une tendance à dominer, à imposer, ou à rabaisser l’autre, souvent par insécurité ou par peur. Le respect demande une base intérieur solide, ainsi que de la confiance, pour laisser l’autre exister tel qu’il est, sans chercher à le contrôler ni à le diminuer.
Pour d’autres, cela peut conduire au retrait, à une difficulté à s’exprimer ou à formuler ses besoins, à une forme d’isolement accompagnée d’auto-critique, ou encore à nourrir un ressentiment persistant envers les autres, en se positionnant comme victime. Par moments, cela peut aussi prendre la forme d’un sentiment d’impuissance ou d’un effondrement intérieur, menant à un abandon de soi.
Le respect demande également une forme de discipline et de discernement : agir de manière à honorer son corps, son cœur et son esprit, ainsi que ceux de l’autre. Il s’apprend à travers l’expérience, souvent au fil des erreurs, et nous rapproche peu à peu de qui nous sommes, ainsi que les uns des autres.
« […] le caractère ; la capacité à assumer la responsabilité de sa propre vie, est la source d’où naît le respect de soi. »
L’un des corollaires les plus importants du respect de soi est le renforcement de notre puissance intérieure et de notre capacité à assumer la responsabilité de nos choix, de notre vie.
C/ La Responsabilité : Être responsable de soi-même et de ses actes. Faire confiance et être digne de confiance. « Power with ».
La responsabilité est le pont entre la liberté et le lien, entre être avec soi-même (fidèle à son identité) et être avec l’autre. Erich Fromm en parle longuement dans La Peur de la Liberté (1941), tout comme Wilhelm Reich dans Écoutes, Petit Homme (1948). Tous deux décrivent comment la peur de la liberté, qui peut parfois prendre la forme d’une revendication infantile d’une liberté sans responsabilité, engendre des individus insatisfaits, cuirassés face aux autres et au monde. Elle alimente leurs frustrations, entrave leur créativité, et les conduit peu à peu à se perdre, jusqu’à céder leur pouvoir d’agir à d’autres, à des forces externes.
Ils étendent également leur analyse aux sociétés, voyant dans l’incapacité à mûrir et à assumer la responsabilité un terreau propice aux régimes fascistes et autoritaires.
La responsabilité est souvent confondue avec la culpabilité. J’aurais tendance à dire qu’elle en est l’opposé. La culpabilité nous entraîne dans des spirales qui nous affaiblissent, qui nous diminuent. La responsabilité, elle, nous renforce.
Elle nous permet de dire : « J’ai fait une erreur ; je n’aime pas ce que je ressens face à ce qui s’est passé. Comment puis-je me soutenir, et reconnaître ce dont j’ai réellement besoin, pour trouver la force de répondre autrement la prochaine fois ? Comment puis-je grandir ? » Et cela devient une source de puissance intérieure et de transformation.
Et ici, la notion de pouvoir entre en jeu. Parce qu’elle a été si souvent détournée ou mal employée, nous avons tendance à nous en méfier, voire à nous en éloigner. Brené Brown apporte une nuance précieuse en distinguant différentes formes de pouvoir : « power over » (pouvoir sur), « power with » (pouvoir avec), « power to » (pouvoir de) et « power within » (puissance intérieure). Elle s’appuie sur les mots de Martin Luther King Jr. pour définir le pouvoir comme « la capacité d’accomplir un objectif et de produire un changement ».
Dans ce sens, le pouvoir n’est ni bon ni mauvais en soi. Ce qui importe, c’est la manière dont il est utilisé et l’intention qui le guide. Elle en distingue alors plusieurs formes :
« Power over » (pouvoir sur) désigne l’usage disproportionné de la force ou de l’influence pour obtenir quelque chose, au détriment de l’autonomie ou de la dignité de l’autre. C’est une forme de pouvoir qui écrase et rabaisse. Elle reflète souvent une perte de soi au profit de la domination, ou un besoin impérieux de se sentir en sécurité en plaçant l’autre en dessous de soi.
« Power with » (pouvoir avec) repose sur le soutien mutuel, la solidarité, la collaboration, ainsi que sur la reconnaissance et le respect des différences. Il s’oppose à l’isolement.
« Power to » (pouvoir de) s’ancre dans la conviction que chaque individu a la capacité d’agir et de faire une différence.
« Power within » (puissance intérieure) renvoie à la capacité de reconnaître les différences et de respecter l’autre tout en étant solidement ancré en soi, dans une base de valeur personnelle et de connaissance de soi. Lorsque nous agissons à partir de cette puissance intérieure, nous nous sentons capables de questionner nos présupposés, de remettre en cause des croyances profondément ancrées, d’interroger les cadres établis et d’ouvrir d’autres voies possibles au service de quelque chose de plus large que nous.
Cette puissance intérieure nous donne le choix, ce qui nourrit notre capacité à être responsable et nous rend plus résilient, plus aptes à nous relever après les échecs. Elle développe également une confiance intérieure. Un autre élément essentiel sur lequel je reviendrai, dans le prochain article.
Lorsqu’ils s’ancrent dans une réciprocité réelle, le pouvoir, la responsabilité et la confiance viennent façonner la manière dont nous prenons soin de nous-mêmes et les uns des autres.
D/ Le Care (prendre soin de, porter son attention à) : Prendre soin de quelqu’un. Engager son amour et son attention envers cette personne.
« L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. »
Dans les mots de Erich Fromm, le « care » (et le « self-care ») est la préoccupation active pour la vie, le bien-être et le développement de ce que nous aimons (s’applique aussi à sa propre personne). Il est présent dans toute relation authentique et favorise l’acceptation de l’autre (et de soi), dans son intégralité, comme un être beau et imparfait. Il ouvre le cœur. Il nous rend disponibles pour offrir sécurité, patience et soutien.
Il est important de distinguer le Care qui vient du cœur de ses manifestations inadéquates. Ces dernières proviennent d’un manque de confiance en la capacité de l’autre à prendre soin de lui- même et de ses besoins. On se place au-dessus de l’autre, comme si nous savions mieux que lui ce qui est bon pour lui. Cela peut devenir infantilisant, voire envahissant. Cela empiète sur l’espace de l’autre et ne lui donne pas l’occasion d’être dans sa vérité, de commettre ses propres erreurs et de les dépasser, d’assumer sa responsabilité, de développer sa confiance en lui et de grandir en tant qu’adulte capable et résiliant, qui serait traité et rencontré entant qu’égal.
Maya Angelou citait souvent ce proverbe africain : « Ne fais pas confiance à un homme nu qui t’offre une chemise. » Ce qu’elle veut mettre en avant, c’est que notre capacité à offrir du Care, de la compassion et de l’amour à l’autre est intimement liée à la manière dont nous les cultivons en nous-mêmes. Ce n’est qu’en apprenant à prendre soin de nos besoins psychiques, émotionnels et physiques, à s’adonner au « self-care », à nous faire plaisir, que nous créons l’espace necessaire pour offrir tout cela aux êtres qui nous sont chers, et au monde.
En ce sens, nous devenons aussi une référence vivante de ce que nous souhaitons aux autres. Si nous n’avons jamais vu ni expérimenté un adulte stable et en paix avec lui-même, qui s’offre du care, du respect et de la compassion, il devient difficile d’imaginer qu’un tel état existe réellement ou nous soit accessible au-delà de la théorie. Cela se reflète notamment dans l’exemple que les parents donnent à leurs enfants, dans la manière dont ils se traitent eux-mêmes.
La Connaissance, le Respect, la Responsabilité et le Care, portés à la conscience et tenus comme une intention, comme une direction vers laquelle nous choisissons de nous orienter activement, constituent une grande partie du chemin vers l’épanouissement personnel et en relation. Nous ne pourrons malheureusement pas toujours y rester fidèle, et c’est un immense soulagement de savoir que, lorsque cela ne nous est pas accessible, nous pouvons compter les uns sur les autres pour nous y ramener.
Dans le prochain article,“Amour et Relations : Beauté, Épreuves et le Retour Vers le Cœur” nous aborderons le « comment » : nous explorerons de quelle manière ces quatre piliers peuvent être incarnés dans nos relations et cultivés dans la durée.
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